Dans la discussion de groupe
Le déjeuner des quatre-vingts ans de Mamie
« On est donc d'accord pour le 12 ? » écrivit tante Monique, et le groupe de la famille répondit dans la minute. Oncle Philippe envoya un pouce levé. La mère de Céline en envoya trois. Quelqu'un posta une photo de la table de l'an dernier, la longue, près de la fenêtre, avec le gigot déjà à moitié mangé.
Céline lut tout depuis le tram et n'écrivit rien. Elle était dans ce groupe depuis six ans et devait avoir une quarantaine de messages à son actif, pour la plupart des « Je peux apporter la tarte au citron » ou des « Bien rentrée ». Ce n'était pas exactement de la timidité. Douze personnes qui parlent en même temps ne laissaient aucune place au genre de phrase qu'elle aimait écrire, de celles qu'elle pouvait assumer ensuite.
Ce qui retenait son attention, c'était sa cousine Marine. D'habitude, Marine répondait par paragraphes entiers, avec des blagues sur le plan de table. Aujourd'hui, elle avait écrit « ok » à 9 h 14 et « comme vous voulez » à 9 h 31, les deux sans ponctuation. Personne d'autre ne semblait l'avoir relevé. La conversation en était déjà à savoir si Mamie pouvait encore monter l'escalier du restaurant.
Céline commença une réponse dans le groupe : « Marine, le 12, ça te va vraiment ? » Elle la regarda. Posée devant tout le monde, la question obligerait Marine à dire oui. Elle l'effaça et ouvrit une conversation privée. « Tu ne te ressembles pas ce matin. Pas besoin d'expliquer. Je suis là ce soir si tu veux parler. » Elle remplaça « si tu veux parler » par « si tu veux de la compagnie », relut deux fois, et envoya avant son arrêt.
Dans le groupe de la famille, elle ajouta une ligne, pour que son silence n'inquiète pas sa mère : « Le 12, c'est bon. J'apporte la tarte au citron. » Quatre pouces levés arrivèrent. Son téléphone vibra de nouveau au moment où elle posait le pied sur le quai, et cette fois ce n'était que Marine. « Comment tu fais pour toujours savoir, disait le message. Le 12, c'est le jour où je devais emménager avec Thibault. Je n'ai dit à personne que c'était annulé. » Céline resta immobile pendant que le tram repartait. « Alors dis-le-moi en premier, tapa-t-elle. Je t'appelle à 20 h. »