Dans la discussion de groupe
Ce qu'Adrien a écrit sous le poème
Adrien en était à la moitié d'une assiette de pâtes froides quand le groupe des anciens du lycée, mort d'ordinaire pendant des mois, s'alluma dix-neuf fois de suite. Kevin avait trouvé quelque chose. C'était la capture d'écran d'un poème que leur ancienne camarade Amandine avait publié en accès libre, huit vers sur les mains de son père et un atelier qui sentait le pin.
« Que quelqu'un prévienne le jury du prix de poésie », écrivit Kevin. Jérémy ajouta un visage qui pleurait de rire. Vint ensuite une réécriture du poème où chaque nom était remplacé par « saucisse », et pendant un moment le groupe ne fut plus que cela, saucisse sur saucisse, avec des gens dont Adrien n'avait pas eu de nouvelles depuis des années et qui ne réapparaissaient que pour en rajouter.
Il lut le vrai poème deux fois. Ce n'était pas un bon poème, techniquement. Les coupes de vers étaient étranges, et il aurait fallu supprimer « éternité ». Mais le troisième vers, celui de la sciure dans les revers d'une chemise que personne n'avait lavée depuis, lui avait serré la gorge au-dessus des pâtes. Amandine était sincère. Tout le délit était là.
En temps normal, il aurait laissé passer. Il gardait ce groupe en sourdine presque toute l'année précisément pour cela, et il n'aimait pas être celui qui refroidit une pièce. Il tapa « en fait c'est plutôt », et effaça. Vint ensuite « allez, les gars », qui sonnait comme un prof, et il l'effaça aussi. Puis Jérémy posta la photo de profil d'Amandine avec une couronne dessinée dessus, et quelque chose en Adrien devint immobile et net.
Ce qu'il envoya était court. « Là, c'est sans moi. Son père est mort l'an dernier et elle a écrit quelque chose de vrai là-dessus. Je préfère ça à tout ce qu'on a dit ici ce soir. » Il posa le téléphone sur le rebord de la fenêtre et finit ses pâtes, le cœur battant fort. Vingt minutes plus tard, il y avait deux réponses. Kevin : « wow, ok. » Et, en privé, d'une certaine Solène à qui il avait à peine parlé au lycée : « Merci. Je voulais le dire et je ne l'ai pas fait. » Il ouvrit la page d'Amandine et écrivit, sous le poème : « Le vers de la sciure. Je n'arrête pas d'y penser. »