Dans la discussion de groupe
Des dîners pour le numéro douze
Jérôme avait créé le groupe un mardi, onze minutes après avoir vu Mme Vasseur, du numéro douze, se faire aider à sortir d'un taxi, la jambe dans le plâtre. Il l'appela « Les dîners d'Irène », y ajouta neuf voisins et posta un tableau : un nom par soir pendant trois semaines, avec une note précisant qu'elle ne mangeait pas de poisson et adorait tout ce qui contenait de l'estragon. Il s'était inscrit pour les deux dimanches, parce que le dimanche était le jour où les gens oubliaient.
Il entretenait le groupe comme d'autres entretiennent un poêle. Quand un étudiant écrivit, timidement, qu'il ne savait faire que des pâtes, Jérôme répondit : « Des pâtes, c'est parfait, elle m'a dit que ça lui manquait », puis il alla frapper chez Mme Vasseur pour s'assurer que c'était vrai. Il posta une photo du velouté de champignons de jeudi. Quatorze cœurs.
Puis, le vendredi, M. Petit écrivit : « Ce groupe envoie trop de messages. Une liste sur la porte ferait le même travail. Je coupe les notifications. » Jérôme le lut dans le couloir. Son visage s'empourpra, comme si cela avait été dit à voix haute devant tout le monde, ce qui, d'une certaine façon, était le cas. Il remonta et compta ses propres messages. Dix-neuf en dix jours. Cela paraissait beaucoup, à présent.
Il tapa « Désolé tout le monde, je vais me faire plus discret ! » et effaça, parce que cela sonnait blessé. Il tapa « Bonne idée, la liste », et effaça aussi ; une liste sur une porte ne dit pas à un étudiant timide que ses pâtes sont les bienvenues. Finalement, il ne posta rien, et sentit ce rien pendant tout le dîner. « Tu trouves que je parle trop dans le groupe de l'immeuble ? demanda-t-il à sa femme. — Je trouve que Mme Vasseur mange bien depuis dix jours », dit Karine.
À neuf heures, l'étudiant lui écrivit en privé. « Elle a redemandé mes pâtes. Merci de m'avoir ajouté. » Jérôme le lut trois fois. Puis il imprima le planning, le scotcha sur la porte d'entrée à l'intention de M. Petit, et retourna dans le groupe rappeler l'estragon au cuisinier du samedi.